Équité dans le commerce et égalité des sexes, même combat

Montreuil, 6 mars 2018

Estelle Ado est directrice d’une coopérative de production de cacao certifiée commerce équitable, située dans la région de Divo, en Côte d’Ivoire. Depuis son arrivée en 2012, le nombre de producteurs de la coopérative ainsi que le volume de vente ont presque doublé. En plus des améliorations dans le domaine de la santé, de l’éducation, de l’environnement, Estelle Ado a axé son travail sur la reconnaissance des femmes dans une société largement dominée par les hommes.

J’ai effectué cette interview en décembre 2016, lorsque je travaillais dans l’association FAIR[e] un monde équitable. (vous pouvez retrouver l’article d’origine ici)

Moi : « Vous êtes directrice d’une coopérative de 1 800 producteurs, composée quasi exclusivement d’hommes. Comment a été accueillie votre arrivée ? »

E.A : « C’est vrai qu’au début les producteurs étaient sceptiques. En Côte d’Ivoire, traditionnellement, la femme est toujours derrière l’homme. Sa place est à la maison, à s’occuper des enfants et elle n’a pas vraiment la parole. Mais après quelques temps, lorsqu’ils ont vu que je travaillais dur et que je me déplaçais sur le terrain pour aller les voir et chercher à faire avancer les choses avec eux, ils se sont dit qu’il fallait me donner ma chance. »

Moi : « Avez vous mis des choses en place pour faciliter l’insertion des femmes ? »

E.A : « Grâce à la prime de développement, qui est une somme qui nous est reversée pour chaque tonne de cacao vendue aux conditions du commerce équitable, nous avons pu mettre en place un programme de promotion du genre, dont je suis également responsable. Nous avons mis en place des formations aux droits des femmes, auprès des hommes et des femmes. Nous avons invité également les femmes des producteurs à participer aux assemblées, afin qu’elles soient au courant de ce qui se passe dans la coopérative et nous les encourageons à se regrouper entre elles derrière certains projets. »

Moi : « A-t-il été difficile de faire adhérer les hommes à ces nouvelles pratiques ? »

E.A : « Au début oui ! Lorsque l’on parlait du genre avec les hommes, ils pensaient que c’était un problème d’Occidentaux, une question culturelle qui n’avait pas forcément sa place chez nous. Au fil des formations, nous leur avons expliqué qu’il ne s’agissait pas de mettre la femme au-dessus de l’homme, mais seulement d’essayer de mettre tout le monde sur un pied d’égalité, afin de gérer les choses ensemble. L’homme garde son statut de chef de famille, mais la femme est au courant de ce qu’il se passe et participe à la bonne marche du foyer tout comme l’homme.

Même expliqué comme ça, nous avons dû y aller progressivement. D’abord les femmes venaient aux assemblées quelques minutes et restaient assises derrière sans parler. Puis petit à petit, elles ont commencé à rester plus longtemps et à prendre la parole. On a réussi à convaincre les hommes. Les choses avancent, petit à petit.

Je me souviens d’un jour où j’avais convoqué seulement les hommes à une formation et en arrivant, ils ont été surpris et m’ont demandé où étaient les femmes. En moins de quinze minutes, ils ont convié par eux-mêmes toutes les femmes et nous avons fait la formation tous ensemble.« 

Moi : « Et plus concrètement, qu’est ce qui a changé pour les femmes ? »

E.A : « En plus de pouvoir assister aux formations, le nombre de femmes productrices de cacao a augmenté ; depuis que je suis arrivée en 2012, on est passé de 13 à 92. Beaucoup d’hommes ont cédé à leur femme une partie de leur terrain : nous avons ainsi créé sept associations de femmes qui cultivent du riz, du maïs, des haricots, du manioc, des bananes… ce qui leur permet d’apporter un revenu complémentaire au foyer.

Aussi, nous sommes en train de créer un centre de compostage, ce qui va en même temps nous aider pour la transition vers le bio et le durable. Dans ce centre, 125 femmes et jeunes adultes travailleront. C’est un grand progrès pour les femmes et pour l’ensemble de la coopérative. »

Moi : « En quoi est-ce que le fait d’être certifié Fairtrade / Max Havelaar vous a aidé dans ces démarches ? »

E.A : « D’abord, l’argent qui sert à financer tous ces projets est l’argent de la prime Fairtrade. Donc sans cette prime, nous n’aurions rien pu mettre en place. De plus, certaines règles du label sur le travail de l’enfant font changer les choses : le commerce équitable lutte contre le travail des enfants et pour leur scolarisation : les producteurs envoient maintenant tous leurs fils mais aussi leurs filles à l’école ! »

Moi : « Et pour l’avenir ? Pensez-vous que la situation des femmes va continuer à s’améliorer en Côte d’Ivoire ? »

E.A : « Oui, je suis optimiste. Les hommes ont vu l’intérêt de laisser les femmes travailler également. Si les deux gagnent de l’argent, ça permet de renflouer les caisses de la famille. Tout le monde est content et aucun de ceux qui ont décidé de changer de façon de faire ne le regrette.

Je pense que ça va continuer à avancer, car le gouvernement actuel met tout en place pour que la femme affirme sa place dans le foyer. Dans la nouvelle Constitution, votée en octobre 2016, on a donné finalement les mêmes droits aux hommes et aux femmes. Les femmes ont notamment le droit d’hériter des terres, ce qui n’était pas le cas avant. Les choses vont changer petit à petit ! »

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