Du rififi dans les bibliothèques universitaires !

Paris, le 10 avril 2018 

Cet après-midi, à la manifestation contre la loi Vidal, entre la Sorbonne et Jussieu, on a croisé Nadine*, bibliothécaire à Sorbonne Université et syndiquée CGT ferc sup. On s’est arrêté pour discuter sur le mouvement étudiant, la fusion des facs, les conditions de travail du personnel… On a aussi parlé convergence des luttes et printemps social.

« Aujourd’hui, on est tout à fait solidaires des étudiants, pour l’abrogation de la loi Vidal. Déjà, en tant que citoyens, et parce que ce sont aussi nos enfants qui sont concernés. On est aussi concernés à titre professionnel, parce que cette loi nous pose d’énormes problèmes, notamment au niveau des services de scolarité. Les collègues ont beaucoup plus de travail avec la réforme en cours. Ca nous fait énormément de dossiers, mais en plus, contrairement à ce qu’a annoncé le gouvernement, aucuns moyens supplémentaires n’ont été donnés pour organiser tout ça. Et puis la réforme a été mise en place de manière beaucoup trop rapide et extrêmement mal organisée. Donc, même pour les collègues qui seraient prêts à juste exécuter les ordres, c’est super compliqué quoi…  Une grosse majorité de collègues qui n’est pas d’accord avec cette manière de faire, c’est hyper compliqué. Que ce soit pour les personnels administratifs, ou pour les personnels enseignants, les deux sont impactés.

Après, nous, parallèlement à ce qui se passe en ce moment sur Parcoursup, on a aussi beaucoup de problèmes d’organisation du travail d’une manière générale, parce que, sur Sorbonne Université, on est dans un cadre de fusion qui est aussi extrêmement mal organisée. C’est un peu compliqué…

– En gros ?

– En gros, on nous a vendu la fusion en nous disant qu’on deviendrait une université d’excellence, ce qui pose déjà beaucoup de problèmes au niveau éthique, disons… parce que l’université est un service public avant tout. Et puis, bah, comme pour Parcoursup en fait, c’est le bordel. Y’a plein de collègues, au 1er janvier, qui se sont retrouvés sans bureau, à devoir déménager, tous seuls, à pas avoir de consigne. Pendant plus d’un mois on n’a pas eu de délégation de signature, donc on pouvait pas payer les vacataires, on pouvait pas commander de matériel, etc.  Et il y a encore beaucoup de choses aujourd’hui, à mi avril, qui ne sont pas mises en place, pas organisées. Et la présidence nous dit « bah on sait pas comment on va faire ». Et quand on voit le projet d’établissement, qui vient de paraître, là, et qui va passer au comité technique, au conseil d’administration, en fait, tout est super flou. Et eux-mêmes ne savent pas comment ça va s’organiser.

– Donc vous, en fait, vous demandez à ce qu’il y ait plus de temps de réflexion, plus de clarté ?

– Non, nous, à la CGT, on a été contre la fusion dès le début, et on conteste toujours cette fusion, parce que ça fait un mastodonte énorme, et on sait très bien que plus on est gros, et moins bien ça fonctionne ! Et puis, c’est aussi lié à toute la politique globale de l’enseignement supérieur en France. Il y a déjà beaucoup d’université qui ont fusionné, il y en a d’autres qui sont en cours de fusion…

Alors, d’une part, au niveau national on est complètement contre cette politique, et localement, on conteste la manière dont le président de l’université  a mis en place cette réforme. On demande des moyens supplémentaires pour l’enseignement, dans notre université mais pas seulement. Ça dépasse le cadre de Sorbonne Université, évidemment.

– Nous on a un peu discuté avec des gens du secrétariat, etc. Ils ont l’air eux aussi complètement déboussolés. Le mal être a l’air d’être un peu partout en fait…

– Ouais.

– Ils me disaient qu’ils avaient du mal à se mobiliser, parce qu’il y avait pas mal de pression qui était mise sur eux, de manière plus ou moins directe.

– Ça dépend énormément des services. Il y a des endroits ou effectivement il y a des vrais pressions parce que, malgré le fait qu’on soit fonctionnaire, qu’on ait  la sécurité de l’emploi, dans la réalité, si on a un chef de service qui fait pression sur nous, le travail devient hyper compliqué dans la vie de tous les jours.

Y’a aussi beaucoup de gens qui sont attachés au service public, attachés à leurs missions, et on n’oublie pas que l’objectif ultime, c’est de servir les étudiants. Et y’a des moments  où on est partagés entre l’envie de contester la réforme en cours, et puis la réalité, dans laquelle on peut pas juste planter les dossiers. Je sais que pour les collègues qui bossent à l’action sociale, avec les boursiers par exemple, c’est super compliqué quoi.

– Y’a un cas de conscience qui se pose…

– Bah évidemment ! Ils veulent pas lâcher les étudiants ! On peut avoir la même chose en bibliothèque. Moi, je travaille en bibliothèque. C’est sûr que lorsqu’on est juste avant des concours, juste avant les partiels et tout, c’est hyper compliqué. Le but c’est de ne pas pénaliser les étudiants !

Mais après c’est toujours le même principe : La grève, la mobilisation, tout ça c’est un rapport de force.  Si on est tout seul dans son coin, c’est dur ! La, on essaye vraiment de travailler à la convergence des luttes , et à montrer, qu’en fait, tout le monde est en train de se mobiliser, que tout le monde est concerné, et que si on est très nombreux, on peut être efficaces !

– Il faut que ça passe par ça de toute façon, par la mobilisation du personnel administratif, des profs, des étudiants, faut peut être essayer de faire en sorte que tout le monde marche dans le même mouvement ?

– Ouais…  Alors, on essaye de le faire autant que possible. On essaye déjà de faire du lien, mais il s’agit pas non plus de diluer les luttes, ou de tout mélanger n’importe comment. C’est important  que, si sur un site, Clignancourt par exemple, les étudiants sont très mobilisés, les AG soient d’abord des AG étudiantes ! Après, que les personnels puissent accompagner le mouvement, puissent se sentir concernés aussi, ça, nous en tant que syndicat des personnels, on essaye d’y travailler au maximum. Mais dans le même temps, on travaille à la mobilisation des personnels sur nos conditions de travail, par rapport notamment à la fusion. Une fois que les gens ont conscience de s’inscrire dans un mouvement global et pensent que ça vaut la peine de se bouger, ça devient plus facile. Mais c’est vrai qu’on ne peut pas décréter la convergence des luttes dès le départ. Il faut d’abord construire la lutte pour ensuite converger.

– Le truc, ce serait plus de créer des solidarités entre chaque lutte du coup…

– Exactement. Et après, je sais que par rapport à Parcoursup, il y a beaucoup de collègues qui ne sont pas concernés directement dans leur travail, donc c’est vrai que c’est difficile d’expliquer. Ils peuvent être d’accord sur le fait que la réforme n’est pas bonne, tout ça,  mais de là à venir faire grève ou à manifester avec les étudiants, il y a un pas, et puis faut dire les choses : on voit que de-

puis des années, les personnels sont vachement pressurisés. C’est tout bête hein, mais on est tellement mal payés, qu’une journée de grève, ça pèse quoi… Et si on perd 50 ou 100 €, quelquefois, pour la fin du mois, c’est juste pas possible. Ca on le comprend aussi. On est un syndicat de lutte, mais on entend tout à fait les problématiques individuelles des gens, et bien sûr que c’est compliqué de se mobiliser aujourd’hui. Rien n’est fait pour nous aider à ça…

– Bon, optimiste quand même sur ce qui se passe ? Moi je trouve que ça prend…

– Ouais, carrément ! Je suis très optimiste, parce que c’est un mouvement qui est en train de s’étendre à de nombreuses universités, et c’est super important ! On a entendu qu’il y a Paris 3 qui rentre dans la danse, Nanterre évidemment, dont on a beaucoup entendu parler hier, il y a aussi l’EHESS qui a été bloquée aujourd’hui. Et en province, il y a des endroits ou il y a des AG à 1000, à 1500 ! J’en ai pas beaucoup entendu parler dans les médias, mais à Nancy, par exemple, ça bouge énormément ! Donc oui, on est optimistes, y’a de bons espoirs… Et 50 ans après Mai 68… Quand même quoi !

– Ça serait beau !

– Ouais ! Alors on refera pas Mai 68, c’est pas la même société aujourd’hui, mais un beau printemps social, je pense que ça ferait du bien au pays… »


*le prénom a été modifié

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