Tribulations d’un Thaïlandais dans les cuisines parisiennes

Paris, le 28 septembre 2018

« – Ca fait plaisir de te voir Ploy* ! Ca fait vraiment longtemps ! »

La quarantaine et toujours le sourire, Ploy est arrivé de Thaïlande il y a dix ans. Originaire de la campagne au Nord de Bangkok, il était venu chercher du travail à Paris, pour pouvoir vivre, et pour aider sa mère, restée là-bas. Il avait pu compter sur la solidarité de la communauté thaï de Paris à son arrivée, et trouver du travail comme cuisinier dans un restaurant.

C’est là-bas que je l’avais rencontré. Lui, à la cuisine, pour survivre, moi, livreur, pour financer mes études. On a travaillé quatre ans ensemble.

A l’époque, il était sans papiers, et travaillait au black. Je me souviens qu’il était toujours au restaurant. Il avait certainement pas des semaines de 35 heures. Mais il était toujours au taquet, toujours souriant, surtout avec nous, l’équipe de livreurs. Il venait tout le temps discuter, malgré un Français plus qu’approximatif, rigoler à nos blagues, même si je suis sûr qu’il n’en comprenait pas les trois quarts. Toujours à nous faire gouter des plats thaïs, à nous en préparer pour nous, et pour notre famille. Il vrnait souvent faire la fête avec nous après le travail, et insistait poutr nous payer des verres, malgré son salaire de misère. On refusait souvent, acceptait parfois, pour lui faire plaisir, et aussi, je dois l’avouer, en profitant de sa gentillesse. Il avait l’air super content de trainer avec des Français…

Je me souviens aussi le voir regarder autour de lui quand on marchait dans la rue en faisant du bruit, et partir dès que l’ambiance était agitée, tout simplement par peur de se faire controler et ramasser par les flics. 

Et de sa joie quand il a enfin obtenu son titre de séjour, après plus de cinq ans en France, à travailler. L’été suivant, il était partit en vacances dans le Sud de la France, profitant de sa nouvelle liberté. 

Et puis il nous parlait de la Thaïlande : « Je vais enfin pouvoir rentrer chez moi ! On pourra y aller ensemble, je vous invite tous à la maison ! » Et de nous avouer :  » Moi, je veux pas y retourner tout seul. Là-bas, en dix ans, tout le monde est parti travailler en ville, je connais plus personne… » Un étranger dans son propre pays.

Je le revois, quatre ans après. Finis les problèmes de papiers, le travail au black, la peur de se faire chopper… Maintenant, on parle boulot, vacances, salaires et conditions de travail. on parle aussi du bon vieux temps au restaurant.

 » – Maintenant, c’est moins bien. Les livreurs, c’est des Deliveroo. Ils parlent jamais avec nous, pas le temps. Avant, quand on travaillait ensemble, c’était comme une famille. Maintenant, je viens pour travailler, et au revoir. En plus, le patron, avec Deliveroo, il gagne beaucoup plus d’argent, mais il augmente pas nos salaires. C’est pour ça que Malee* (la chef de la cuisine, qui était au restaurant depuis le début), elle est partie, elle en a eu marre !

– Tu gagnes combien ?

– 1800 euros… »

Après plus de dix ans d’ancienneté et des semaines à 60 heures, c’est sûr que ça fait léger…

 » – Et tu lui as demandé une augmentation, au patron ?

– Oui, mais il m’a dit non. Il dit qu’il a pas d’argent. Lui il préfère embaucher des nouveaux qui viennent de Thaïlande…

– Des sans papiers, comme toi avant ..? Ca coûte moins cher.

– C’est ça. Mais moi je vais partir, je cherche du travail ailleurs. J’en ai marre d’être mal payé ! »

C’est peut-être ça, la fameuse intégration/assimilation. Laisser des gens trimer, galérer et vivre avec la peur au ventre pendant des années, avant de finalement leur octroyer le droit de devenir comme la plupart des gens, le droit de se tuer la santé pour un travail sous payé…

* les prénoms ont été modifiés

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