Non, manger mieux n’est pas qu’une question de volonté et d’organisation, surtout pour les plus pauvres !

Depuis quelques années fleurissent les articles et émissions, nous disant que manger mieux, ça ne coûte pas plus cher. Tout serait avant tout une question de choix, d’organisation, de priorités… Manger de saison, manger moins de viande, prendre plus de temps pour cuisiner… Mais c’est mettre de côté tous les facteurs structurels qui éloignent les populations les plus précaires du bien manger. 

Le premier argument qui revient souvent est la baisse de la part de l’alimentation dans les dépenses des ménages : Pour manger mieux, il suffirait de revoir ses priorités.

Or, même si l’alimentation des ménages ne représentent plus que 13,2% de leur budget en 2016, contre 21,3% en 1960 [1], ce glissement est surtout dû à l’augmentation de frais qu’on pourrait qualifier d’incompressibles. Les dépenses dues au logement (loyers, gaz, électricité…) couplées à celle dues à la santé sont ainsi passés de 23% en 1960, à 30,2% en 2014. Dans le même temps, contrairement à une idée répandue, les frais dus aux loisirs ont diminué (de 18% à 15%). 
Difficile, dans un tel contexte, de demander aux ménages les plus défavorisés, qui sont par ailleurs ceux qui dépensent le plus pour l’alimentation (près de 20% chez les agriculteurs, retraités et ouvriers, contre 13% pour les cadres [2]), de revoir leurs priorités pour mieux manger…

Le deuxième argument est de minimiser la différence de prix entre aliments sains et junk food.

C’est sans compter sur les résultats d’une étude de l’Université de Cambridge, publiée en 2014 : « Pour remplir un panier de 1000 calories, composé de fruits et légumes, il faudra dépenser près de 11,50 €, contre 3,94 € pour un panier composé d’aliments et de boissons avec une forte part de sucre. Soit trois fois moins que les fruits et légumes, qui reste la denrée alimentaire la plus élevée. » Pire, le prix des produits sains augmenterait plus vite que le prix de la junk food, intensifiant le déséquilibre. [3]
Selon une autre étude, plus optimiste, il faudrait (seulement) dépenser 1,10€ de plus par jour et par personne pour un régime sain. Ce qui reviendrait tout de même à la modique somme de 132€ par mois dans une famille de 4 personnes. [4]
Encore une fois, cet argument semble difficile à avaler pour les foyers les plus précaires.

Vient enfin l’argument du temps : pour diminuer les dépenses liées à l’alimentation, tout en mangeant mieux, il faut prendre le temps de cuisiner.

L’argument semble valable, surtout quand on sait que les Français passent en moyenne 3h53 par jour devant la télévision. Quoi de mieux que d’utiliser ces 4 heures pour préparer tous ensemble un repas plutôt que pour regarder des programmes anxiogènes ou abêtissants ?

Mais là encore, les différentes catégories sociales ne se retrouvent pas sur un pied d’égalité. Selon une compilation d’études commandée par l’ONPES (Observatoire National de la Pauvreté et de l’Exclusion Sociale) en 2006, plusieurs arguments pour comprendre pourquoi il est plus compliqué de faire la cuisine dans un milieu pauvre que dans un milieu aisé. [5]
Tout d’abord le niveau d’éducation, qui « exercerait un rôle décisif sur la connaissance et l’application de l’information nutritionnelle ». Pour cuisiner sainement, il ne suffirait pas d’avoir du temps, mais aussi le niveau d’éducation pour interpréter les bonnes infos. Et sur ce plan, l’industrie agro-alimentaire fait tout pour rendre l’information la moins facilement compréhensible possible, livrant en général le strict minimum exigé par la loi.
L’irrégularité des rythmes de sommeil (insomnies, horaires irréguliers), liés aux emplois précaires et au stress qu’ils engendrent, crée dans les milieux les plus pauvres une désorganisation de la cellule familiale, qui « se manifeste par le désintérêt vis à vis des repas », ainsi qu’une irrégularité dans ses horaires des sauts fréquents. Pour une famille pauvre, faire de la cuisine et du repas un moment joyeux et agréable semble beaucoup plus difficile.
Enfin, il ne faut pas oublier l’intérêt premier des plats préparés : ils ont « l’avantage de se présenter sous forme de portions, permettant de prévoir la quantité exacte et de ne pas gaspiller de produit ». Un atout non négligeable pour des familles qui doivent surveiller de près leur budget.

Il ne s’agit pas ici de nier que l’on peut améliorer son alimentation en prenant de nouveaux réflexes, et il nous parait aujourd’hui d’ailleurs essentiel de repenser complètement notre rapport à l’alimentation.

Mais envisager le problème de l’accès à une nourriture de qualité comme une décision individuelle, familiale, c’est exclure les plus pauvres du débat. C’est oublier qu’il s’agit avant tout d’un choix politique, nécessitant des actes forts sur le plan économique et social.

C’est accepter une vision dépolitisée, où la seule responsabilité repose sur le choix des individus, peu importe leur capacité à faire face au problème. C’est également nier que si une part de la population n’a pas accès à une nourriture saine, c’est parce que le modèle économique de notre société s’en accommode très bien.  

Oui, manger sain est une question politique ! 

 

 

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