Le Code Jupiter, plongée pamphlétique au cœur du système macronien

Dès le départ, l’auteur nous met dans l’ambiance.  Tel un ethnologue, « qui a réussi à pénétrer une tribu exotique, aux mœurs inconnues et à s’y fondre » , il nous emmène « explorer les fondements mythologiques des actions des Jupitériens« . Un voyage pamphlétique en Macronie, à la découverte du Code Jupiter.

Car pour comprendre les artisans de ce fameux nouveau monde, que le Président appelle de ses vœux, il faut d’abord comprendre leur vision du monde, à commencer par celle de Jupiter lui-même.

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Un rapide retour sur le passé (déjà bien connu) de Macron s’impose en introduction, pour comprendre quelles compétences spéciales ont permis à cet homme d’atteindre la fonction suprême. Une intelligence hors du commun, mais aussi « l’art du théâtre, acquis avec Brigitte, et l’art de parvenir à ses fins, acquis […] à l’université avec Machiavel. »

Compétences qu’il n’aura de cesse de mettre en pratique et de peaufiner, d’abord en tant que « fusacq » (pour fusion acquisition) chez Rotschild, puis en tant que conseiller de Hollande, ministre, et enfin candidat à la présidentielle.

Car le jeune Jupiter a bien intégré ses leçons de philosophie politique. Et après Machiavel, il découvre Bernard de Mandeville, auteur si méconnu, mais aux thèses si importantes…

Médecin de l’âme (c’est à dire psy) du début du XVIIIè siècle, Bernard de Mandeville sonde, tout au long de sa vie, l’âme humaine dans toute sa complexité, avant d’en tirer la conclusion suivante :

« Les défauts des hommes, dans l’humanité dépravée, peuvent être utilisés à l’avantage de la société civile, et on peut leur faire tenir la place des vertus morales. »

Le vice peut (doit ?) être érigé en tant que vertu. C’est par le vice que l’Homme atteindra son accomplissement, à savoir le passage d’un monde de pénurie à un monde d’abondance.

Seulement, voilà : La plupart des Hommes vivent dans l’illusion d’être des gens de bien. Seul les « pires d’entre tous« , prêts à assumer cette noirceur de l’âme humaine, sont capable de diriger les autres vers le chemin de l’abondance.

Et pour obtenir l’adhésion des foules, ces « pires d’entre tous« , cette classe dirigeante, doit alors mettre en place un système basé sur la flatterie auprès d’eux, « célébrer l’étendue de leur entendement, leur merveilleux désintéressement personnel, leur noble soucis de la chose publique et donc l’élévation de leur âme. » Les garder dans l’illusion d’être des gens de bien.

La désignation d’une classe mauvaise, dangereuse, est alors essentielle. Imaginant la pensée de Macron, l’auteur nous offre alors un discours édifiant :

« On comprendra peut-être pourquoi moi, Président, je mène une double politique faite d’invectives d’un côté et de flatteries de l’autre.

Lorsque je parle des « fainéants », de « ceux qui ne sont rien », « de ceux qui aiment foutre le bordel », des « cyniques », des « extrèmistes », des « chomeurs multirécidiviste du refus d’embauche », de « ceux qui feraient mieux de travailler pour se payer un costard », de ceux qui « se contentent d’être illettrés », de « ceux qui ne sont rien et heureux de l’être », etc., j’invente une classe dangereuse. Et s’il faut en rajouter sur la stigmatisation de cette classe dangereuse, je sais comment faire. Par exemple, en glissant dans les manifestations quelques barbouzes du type Alexandre Benalla prêts à provoquer les idiots qui, se croyant en République et imaginant pouvoir manifester tranquillement, se retrouvent transfigurés en extrêmistes violents. Ou en infiltrant les rangs syndicaux de Benalla Borthers déguisés en « black blocs » cassant tout sur leur passage afin que les lourds dégâts infligés au coeur des ville, dûment filmés par les médias, retombent sur les manifestants. La politique est un spectacle qui commence par cette distribution des blâmes permettant de désigner une classe dangereuse. Mandeville a compris […] que la désignation d’une classe dangereuse était indispensable pour créer en regard une vaste classe vertueuse et toute en dignité qu’il m’est facile de construire en distribuant des flatteries. Des flatteries qui encensent ceux qui travaillent durement sans trop en demander, ses retraités à qui je dis merci de leur contribution au bien commun, ceux qui sont bien équilibrés (ni de droite, ni de gauche), ceux qui se sacrifient pour les autres (le général Beltrame), ces premiers de cordée qui tirent les autres, ces gens de religion qui refusent de déraciner de nos sociétés la part sacrée et à qui j’indique les nouvelles voies du sacré, ceux qui deviennent start-up en lançant des start-up dans la start-up France, etc.

Le truc est là : dans cette politique de la flatterie et de la stigmatisation qui permet de constituer deux classes se regardant en chien de faïence (les vertueux/les dangereux). Mais là comme ailleurs, tout est affaire de dosage. S’il faut toujours flatter ceux qu’on peut faire aisément tomber dans le panneau de la vertu, il convient de ne point trop blâmer les autres. Car certains « vertueux » peuvent alors se sentir visés et être tentés de se retourner contre nous. »

Pour assurer la stabilité de son règne et mener à bien son projet, il suffit donc à Jupiter de jauger avec clairvoyance et précaution les niveaux de flatterie et d’invective. Une simple erreur de curseur pourrait tout faire basculer.

Et c’est la grosse erreur qu’a fait Macron : « Au lieu de stigmatiser un petit groupe de dangereux, Macron a stigmatisé l’ensemble du peuple français. Et le peuple français est en train de lui répondre », déclare l’auteur sur le plateau d’Arrêt sur Image [1]

Le curseur a basculé, et la classe dangereuse, des « fainéants », des »illettrés » et des « rien » est devenue trop nombreuse.

Cette erreur de calculs s’annonce dramatique pour Jupiter, car il se retrouve maintenant en première ligne. En effet, ce n’est pas qu’une rébellion contre sa politique qu’expriment les Gilets Jaunes.

C’est aussi « un sentiment d’injustice totale, et par un sentiment de revanche. »  Une colère sourde, déterminée, dirigée contre sa personne, sa classe, les « pires d’entre tous ».

Difficile, alors, d’imaginer comment Jupiter pourra continuer à dérouler son projet dans les trois années qui lui restent…

Deux solutions semblent s’offrir à lui : revoir le niveau de flatterie à la hausse (grand débat national), ou (et?) réprimer fermement ses opposants, en espérant gagner la partie.


Sur l’auteur

Dany-Robert Dufour est un philosophe français contemporain, professeur de philosophie de l’éducation à l’université Paris-VIII jusqu’à 2015, ancien directeur de programme au Collège international de philosophie de 2004 à 2010 et ancien résident à l’Institut d’études avancées de Nantes en 2010-2011.
Il enseigne régulièrement à l’étranger, en particulier au BrésilColombie et au Mexique. Il collabore régulièrement à des activités artistiques (littérature, musique, théâtre). Son travail porte principalement sur les systèmes et les processus symboliques et se situe à la jonction de la philosophie du langage, de la sémiologie, de la philosophie politique et de la psychanalyse. [2]

Qu’est ce qu’un pamphlet ?

Le pamphlet est une œuvre littéraire dont le but est de contester un pouvoir ou un homme de pouvoir sur le mode de la dénonciation, de la caricature, du dénigrement, de la raillerie, dans un style souvent vindicatif. [3]

Sources et liens

Le Code Jupiter, Démosthène, 2018, Ed Equateurs
[1] « Macron a mal dosé ses stigmatisations et ses flatteries », Emission d’Arrêt Sur Image du 7/12/2018
[2] Page Wikipédia de Dany-Robert Dufour
[3] Page Wikipédia de pamphlet

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