Pourquoi Jean Lassalle semble résister au dégagisme jaune ?

Soutien des premières heures du mouvement, Jean Lassalle semble quelque peu échapper à la vindicte et au dégagisme généralisé des Gilets Jaunes. Alors que d’autres partis politiques sont taxés de récupération, chaque acte de soutien du Béarnais est quant à lui salué. Pourquoi cette exception lassallienne ? 

Depuis le 17 novembre et la révolte contre la taxe sur le carburant, l’eau a coulé sur les pavés, au sein du mouvement des Gilets Jaunes. Le mouvement de contestation s’est élargi à l’ensemble de la vie quotidienne et politique, avant de devenir force de proposition.

Les revendications se retrouvent souvent dans les programmes des candidats à la présidentielle de 2017, notamment les programme de la France Insoumise et du Front National. Et il existe d’ailleurs un enjeu très fort, pour ces deux courants de pensée, à pouvoir cristalliser la colère populaire autour de leur programme, notamment en vue des prochaines élections. Mais, face à la peur de la récupération politicienne, beaucoup de Gilets Jaunes rejettent toute idée de représentation en bloc.

Jean Lassalle, un soutien constant aux Gilets Jaunes

Il y a pourtant un homme politique qui semble garder l’estime des Gilets Jaunes et passer sous les radars du dégagisme : Jean Lassalle, qui dès le 21 novembre, enfile son gilet jaune à l’Assemblée Nationale.

Présent lors de la manifestation du 24 novembre, il s’adresse directement aux Gilets Jaunes lors d’une élocution au perchoir de l’Assemblée, le 4 décembre.

« Le mal, cher Gilet Jaune, que tu dénonce, dans tes jolis ronds-points, au bord de nos routes, c’est bien le même qui mine l’Europe et le monde civilisé. Non, tu ne peux pas supporter qu’en 2018, une fois de plus, ce soit le fric, et les placements uniquement pour le fric, et non plus au service de l’Homme, qui ait pris le pouvoir de ta représentation, comme elle a pris le pouvoir de nos misérables journalistes, et même de notre fonction publique du plus haut niveau. Tu veux simplement qu’on te parle de nouveau à hauteur d’homme. Avec humilité, avec conviction parce que tu ne supportes plus les 08 qui n’en finissent plus. Tu ne supporte plus de ne jamais entendre quelqu’un te dire « tu as raison » […]. Continue ton beau chemin, puisque tu vas nous ouvrir et nous libérer pour le monde de demain. Je te remercie, France chérie ! »

Indigné par l’arrestation d’Eric Drouet, le 3 janvier 2018, Jean Lassalle renouvelle son soutien aux Gilets Jaunes le 20 janvier, dans une interview donnée au Midi Libre :

« [L’idée de Gilets Jaunes] est adaptée à l’idée qu’on ne peut pas tordre le peuple comme on voudrait le tordre. On ne peut pas le manipuler indéfiniment. Il arrive toujours un moment où il trouve la bonne formule pour rappeler à ceux qu’il a chargés de le conduire leur totale indigence. Comment peut-on s’en sortir ? Je n’en sais rien. Mais je n’ai pas peur de ce mouvement. »

Avant de mettre en garde Macron et sa bande sur la suite des événements :

« Quand des groupes d’hommes n’ont plus d’espoir devant eux, qu’est-ce qui leur reste, sinon le recours à la violence ? Vous ne pouvez plus parler. C’est comme ce grand débat national : vous avez la possibilité de parler de tout, sauf de ça, de ça, de ça. Quand vous faites une farce pareille, il ne faut pas vous étonner que vous n’ayez aucune chance d’aller très loin.

[…]

C’est la dernière fois d’ailleurs. La fois d’après, ce n’est plus nous qui aurons prise sur les événements, ce sont eux qui décideront à notre place après un bain de sang.

Ce qui me paraît le plus vraisemblable, c’est qu’avant ou après les européennes, le Président n’échappera pas à la dissolution de l’Assemblée nationale. »

Jean Lassalle base son diagnostic sur ses observations effectuées lors d’un tour de France à la rencontre du peuple, en 2013, suivi d’un tour d’Europe.

Mais faire le bon diagnostic ne suppose pas de trouver le bon remède. On s’est penché sur son programme des présidentielles de 2017, pour voir s’il avait également anticipé les réponses à apporter.

Un programme qui recoupe beaucoup de revendications jaunes

L’exercice est difficile, tant les revendications des Gilets Jaunes sont multiples, et tant elles évoluent avec le temps et la construction politique des gens. Nous avons décidé de nous baser sur les résultats du site internet collaboratif https://revendicationsgiletsjaunes.fr/, qui a reçu jusqu’à présent plus de 10 000 participations, car c’est qui nous a semblé refléter le mieux les demandes récentes du mouvement.

Sur les 55 propositions mises au vote, voici les 5 qui arrivent en tête des votations : une vraie lutte contre l’évasion fiscale, la fin des indemnités présidentielles à vie, le RIC, une imposition juste pour les entreprises et la prise en compte du vote blanc.

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Dans le programme de Jean Lassalle, quatre point étaient évoqués :

Sur le sujet de l’évasion fiscale, il proposait de :

  • Sanctionner l’incitation à la fraude fiscale plus sévèrement qu’une simple complicité
  • Cibler les contrôles fiscaux sur les grandes entreprises
  • Renforcer les effectifs des contrôleurs fiscaux
  • Supprimer le verrou de Bercy
  • Fiscaliser les activités françaises dans les paradis fiscaux
  • Exiger des banques qu’elles signalent les opérations suspectes d’illégalité. 

Sur l’imposition juste des entreprise, Jean Lassalle se prononçait plutôt, comme dit plus haut, en faveur d’un contrôle plus ciblé des grandes entreprises. En revanche, aucune modification de l’imposition n’était prévue.

Il proposait également la prise en compte du vote blanc et la mise en place du RIC (mais pas en toute matière), auquel il ajoutait le renforcement du droit de pétition. En revanche, rien sur la suppression des indemnités présidentielles à vie.

Dans les nombreux autres points cités par les Gilets Jaunes, plusieurs se retrouvent dans le programme présidentiel de Jean Lassalle, soit sous la même forme, soit exprimé de manière différente mais avec la même finalité :

La mise en place d’un moratoire sur la dette française, la lutte contre la concentration des médias, l’allègement de l’imposition des classes moyennes, la mise en place d’un plan « zéro SDF », la mise en cause des privilèges des élus, et notamment des parlementaires, la revalorisation des salaires, la fin du CICE, la lutte contre la désertification des zones rurales (grande cause nationale, pour Lassalle), la revalorisation du petit commerce et de l’artisanat…

D’autres points soulevés par les Gilets Jaunes sont, quant à eux, absent du programme du député béarnais :

La baisse des taxes sur les produits de première nécessité, la mise en place d’un salaire maximum, la limitation des loyers, ou encore la sortie de l’Union Européenne.

Mais globalement, il semblerait que Jeannot, en plus d’avoir fait le bon diagnostic, n’ait pas tapé loin dans ses propositions concrètes pour y répondre.

Mais alors, pourquoi seulement 1,2 % des voix, il y a seulement 20 mois pour un homme qui semble pourtant aujourd’hui échapper au dégagisme généralisé ?

Un système médiatique et politique taillé pour les puissants

Avant même le début de la campagne présidentielle, Lassalle faisait partie d’office, au même titre que Poutou, Asselineau, Cheminade, Dupont-Aignan et Arteau, des « petits candidats ».

Lors du premier grand débat télévisé préparant les élections présidentielles, le 20 mars 2017, TF1 n’avait d’ailleurs même pas daigné inviter ces six « petits » candidats à débattre sur son plateau, se contentant de donner la parole aux cinq têtes d’affiche. Il avait fallu que Marine Le Pen, approuvée par les autres candidats, demande un débat à 11 pour que celui-ci ait finalement lieu deux semaines plus tard.

En effet, les « petits candidats » sont condamnés d’office par la confiscation de leur temps de parole dans les médias. C’est ainsi que sur les trois derniers mois de campagne, alors que François Fillon avait bénéficié de plus de 30 jours d’antenne (21 pour Macron), Lassalle n’avait quant à lui bénéficié que de 2 jours d’antenne (quelques heures de plus que Cheminade, quelques heures de moins que Poutou), soit quinze fois moins que le candidat de la droite.

Mais en dehors du temps de parole, c’est également l’image véhiculée des « petits candidats » qui est à mettre en cause.

A la suite du grand débat présidentiel, FranceTV info analyse finement la stratégie de Lassalle, consistant à se présenter « comme fils de berger, frère de berger, et [lui] même berger avec son accent du Sud-Ouest. » Car, forcément, dans le microcosme élitiste parisien, un accent régional ne peut être vu que comme une stratégie, et non pas comme… un accent.

Le personnage qu’on construit les médias, c’est encore le premier concerné qui en parle le mieux au Midi Libre :

« On m’a complètement lassallisé, ridiculisé, marginalisé à l’extrême, empêché de parler. On a réussi à me transformer en une espèce de rustre vaguement défenseur du monde rural, des campagnes éloignées, un peu rougeaud, ce que je ne suis pas, carburant nuit et jour à l’alcool, passant son temps à tâter le cul des femmes comme Chirac le faisait pour ceux des vaches. »

« Lassallisé » ! Voilà qui fait de Jean Lassalle un homme bon, honnête, qu’on aimerait bien avoir comme pot au bistrot ou encore comme tonton. Mais en aucun cas un présidentiable… Car pour être présidentiable, il faut être quelqu’un de sérieux.

Ajoutez à cela l’argent que coûte la mise en place d’une campagne présidentielle, et vous comprendrez pourquoi un candidat comme le Pyrénéen, dont le budget de campagne était 68 fois inférieur à celui de Macron, n’a absolument aucune chance de se défaire de son image de rustre aviné.

Bien sûr, Jean Lassalle n’est pas le seul à souffrir de ce système taillé pour les puissants. Chaque voix quelque peu originale est au mieux étouffée, au pire ridiculisée. Jeannot s’en sort d’ailleurs mieux que Jacques Cheminade, souvent dépeint comme un doux dingo à la tête dans les étoiles.

Jean Lassalle, c’est l’incarnation politique de ce que les Gilets Jaunes vivent dans leur vie de tous les jours. 

Toujours rabaissé à sa condition de « petit », privé de parole, il est sans arrêt ramené à des caricatures grossières le cantonnant à un rôle de distraction de la petite bourgeoisie lorsqu’elle a envie d’entendre « un Français, un vrai, du terrroir ! » 

Bref, un personnage à fréquenter, mais de loin. Bien sympathique, qui nous fait bien marrer, mais à qui on irai pas jusqu’à confier une tâche sérieuse. Faut pas déconner ! 

Décidément, il ne fait pas bon écouter le peuple pour gouverner la France. Et encore moins en faire partie. 

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