Augmenter le seuil de revente à perte des distributeurs pour augmenter les revenus des agriculteurs, une tartufferie ?

Depuis le 1er février et l’entrée en vigueur de la première partie de la loi Egalim, certains produits de grandes surface ont vu leur prix augmenter de 5 à 6 % en moyenne. Le but, selon le gouvernement : Permettre une meilleure rémunération aux agriculteurs…
Vraiment ? 

Ce que contient la loi

Cette hausse des prix est due en premier lieu à l’augmentation du seuil de revente à perte (SRP) de 10%. Alors que jusqu’à présent, on interdisait aux distributeurs de revendre les produits moins chers que ce qu’ils avaient acheté, ils seront maintenant obligés de les revendre à 110% de son prix d’achat. Autrement dit, un produit acheté au fournisseur 1€ devra être revendu au minimum 1,10€ au consommateur.

Autre mesure prise par l’ordonnance, celle du contrôle des promotions : La limitation des promotions à -34%, ainsi que la possibilité de faire des promotions uniquement sur 25% du stock total du produit. Finis, donc, les promos à -80% sur le Nutella.

Une mesure qui pénalise les consommateurs ?

Au final, cette augmentation des prix devrait se répercuter dans un premier temps sur environ 4% des produits vendus en grande surface, principalement sur les produits d’appel comme le Coca, le Nutella, le camembert Président, ou la bouteille de lait Danone.

« J’aurai voulu que ce soit autrement », avait déclaré le ministre de l’Agriculture Didier Guillaume au micro de France Inter le 30 janvier 2019, dans un moment de contrition.

Il pourra néanmoins difficilement feindre la surprise, puisque l’étude d’impact gouvernementale datant du mois de janvier 2018 avait prédit que « le relèvement du SRP devrait entraîner mécaniquement une augmentation des prix de vente aux consommateurs. » 

Alain Bazot, président d’UFC-Que choisir, dénonce quant à elle une « culpabilisation. On dit aux Français : payez plus cher, et les agriculteurs vivront mieux. » L’association de consommateurs craint  un surcoût pouvant aller jusqu’à 177€ par ménage sur les 2 ans d’expérimentation de la mesure. 

Les grands distributeurs promettent d’agir contre la hausse des prix

Une hausse des prix irrémédiable pour le consommateur ? Non, non ! Nous rassurent les distributeurs. En effet, tous ont promis au consommateur que le prix de son panier n’augmentera pas ! Mais comment ?

« En baissant les prix de nos marques de distributeurs ! » s’engagent Leclerc et Intermarché.
Par exemple, chez Leclerc, « le prix de 4.600 articles de nos marques de distributeurs » baisse de « 5% à 10% »assure Michel-Édouard Leclerc sur Europe 1.

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« En créant des programmes de fidélité ! » promettent Carrefour et Système U.
« Chez Carrefour, nous accompagnerons cette hausse de mesures de fidélité sur 200 produits du quotidien, avec des baisses pouvant aller jusqu’à 1,50€ sur ces produits », garantit ainsi son secrétaire général Laurent Vallée.

Enfin, cette loi ne s’appliquant qu’aux produits alimentaires, vous aurez la possibilité de faire des économies sur d’autres produits : « Les offres ‘un produit acheté = un produit offert’ seront encore possibles sur le shampooing, la lessive, etc. », assure Laurent Vallée, de Carrefour.

Comprenez bien : Pour compenser et faire des économies, il vous faudra acheter plus de produits de marque distributeur, acheter autre chose que de l’alimentaire, et vous fidélisez aux grandes enseignes. En gros, donner plus d’argent aux grandes surfaces !

Ils sont forts, quand même…

Et les agriculteurs, dans tout ça ?

Oui, et les agriculteurs ? Ceux à qui tout ce barouf est censé profiter ? On les aurait presque oubliés dans tout ça… Reprenons l’étude d’impact :

« La majoration du SRP est de nature à contribuer à l’amélioration du fonctionnement du marché, en réduisant les distorsions entre, d’une part, des produits dont la rentabilité trop faible est source de tensions permanentes entre industriels et distributeurs et, d’autre part, des produits dont les niveaux de marge, donc des prix, pénalisent le développement et l’accès au consommateur. » 

On nous parle d’industriels, de distributeurs, de consommateurs, mais toujours pas d’agriculteurs… Un oubli, sûrement.

Mais on comprend bien la logique. Ce sur quoi mise cette loi, c’est le phénomène de « péréquation » des prix :

En augmentant leurs marges sur certains produits d’appel, les distributeurs seraient hypothétiquement amenés à baisser leurs marges sur d’autres produits, et à détendre les négociations.

Cette hypothétique détente se ferait hypothétiquement sur les négociations autour des produits agricoles français. Ce qui engendrerait donc hypothétiquement une diminution de la pression mise sur les agriculteurs au moment de conclure le contrat, et donc une hypothétique augmentation de leurs revenus.

Admirons le pragmatisme…

Car tout cela est bel et bien hypothétique. L’étude d’impact nous prévenait :

« Cette révision du SRP doit […] surtout s’accompagner d’autres mesures […] indispensables pour permettre d’assurer une meilleure répartition de la valeur au sein des filières agroalimentaires, telles notamment un encadrement des promotions et un renforcement de la clause de renégociation et de la clause d’interdiction des prix de cession abusivement bas. » 

Quid de ces clauses censées protéger l’agriculteur lors des négociations ? Pour le moment, pas grand chose…

Ah, si ! La signature d’une charte de bonne conduite, datant du 14 novembre 2017, dans laquelle les distributeurs promettaient, croix de bois, croix de fer, « assurer, notamment par une péréquation raisonnée et dans un esprit de transparence, un juste retour aux acteurs de la production » ainsi que de « mettre en place des partenariats durables et équitables avec [leurs] fournisseurs. »

Une charte non restrictive, mais le ministre de l’Agriculture de l’époque mettait en garde les signataires : « C’est un engagement qui vous engage politiquement et moralement ». Les grandes multinationales capitalistes ne nous ont-elles pas prouvé, à travers l’histoire, qu’elle étaient guidées par la morale ?

Une mesure dangereuse pour les producteurs ?

On voit donc que cette mesure aura besoin d’un sacré alignement des étoiles pour que l’argent dégagé par l’augmentation des marges ruisselle jusqu’aux agriculteurs.

Pire, selon une étude du cabinet de conseil américain Analysis Group, commandée par Leclerc et validée par Marie-Laure Allain, directrice de recherche au CNRS, cette loi aura pour conséquence de « baisser le prix d’achat de certains produits, réduisant ainsi directement la marge des fournisseurs, et notamment des agriculteurs. »

Pour la chercheuse, « en aucun cas, cela ne peut bénéficier aux agriculteurs ».

Une grande tartufferie

Il y avait pourtant bien certaines mesures pour augmenter les revenus des agriculteurs, qui auraient pu aboutir de manière plus sûre. Par exemple, partir du coût de production des agriculteurs, pour fixer un prix minimum d’achat. Une proposition qui avait été écartée par les députés lors de sa deuxième lecture à l’Assemblée Nationale, le 15 septembre 2018

Abandon que dénonçait sur RMC, le 1er février, le porte-parole de la Confédération paysanne, Laurent Pinatel : « Il faut revenir à l’essence de la loi qui était de partir du coût de production des producteurs. Il n’y a rien aujourd’hui qui oblige les distributeurs à payer les paysans en fonction de leur coût. » 

A Jean Mouzat, président du MODEF, de nous résumer la situation : « En clair, les producteurs continueront d’être sous payés, même avec le relèvement du SRP à 10% ».

On se rappelle de ses mots au sujet des Etats Généraux de l’Alimentation, lorsqu’on l’avait croisé à Paris, le 16 mai dernier :

« Ça a été un débat qui a duré longtemps, mais en fait, c’est la montagne qui va accoucher d’une souris, parce qu’il ne va rien en sortir de concret. »

Tartufferie, vous avez dit ? 

 

 

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